Derrière l’auteur Paul Kenny se cachent en fait Jean Libert et Gaston Vandenpanhuyse, deux amis d’enfance nés à Bruxelles à trois jours d’intervalle en 1913 et qui ont été dans le même lycée. « Quand nous sommes connus à l’age de 14 ans, nous avons fait le serment de devenir écrivains et de visiter le monde » …
Jean Libert (dit Nono), né à Laeken était dans les années 30, un ami d’Évany, (alias Eugène Van Nijversee), un des premiers collaborateurs de Hergé. Aide comptable dans une banque, il a grandi dans le scoutisme et l’Action catholique et est rapidement attiré par l’écriture. Evany et lui se rencontraient souvent dans les locaux du « Petit Vingtième » et c’est ainsi qu’il fit la connaissance de Hergé. Un jour Hergé le mit à contribution pour Tintin en Amérique : Jean accepta de prendre la pose un balai à la main faisant office de fusil pour la séquence dans laquelle un tueur à gages tire sur Tintin alors que ce dernier est en train de lire le journal, installé dans un fauteuil dans sa chambre d’hôtel.
Jean Libert fait partie en 1936, avec Hergé, Évany, Guy Decissy, Marcel Dehaye (futur secrétaire d’Hergé et rédacteur en chef du journal Tintin), du groupe d’artistes chrétiens qui se retrouvent pour parler d’art et de poésie à la Capelle aux Champs, à Woluwe, cité-jardin catholique et vaguement utopiste.
Poète, avec une croyance sacrée en la Providence, il décrit dans ses mémoires (inédites), comment Hergé se moque de cette « vision indéfendable de la vie ».
Le père de Tintin dépeint son ami comme un « mystique sauvage » qui néglige la volonté humaine au profit d’un destin imprévisible. « Tu dois construire ta vie toi-même, Jean. »

Il écrit jusqu’en 1942 une dizaine ouvrages de poésie spirituelle, suivant ses penchants mystiques et nationalistes
En 1939, Jean Libert est engagé au journal neutraliste L’Ouest créé par Raymond de Becker.
Pendant l’occupation il sera directeur littéraire des Editions Les Ecrits, critique littéraire à l’hebdomadaire rexiste Le Pays réel – Le Magazine et journaliste au Soir « volé », quotidien contrôlé par les Allemands et au Nouveau Journal, quotidien attitré de la collaboration en Belgique et à Cassandre.
Cette compromission lui vaudra d’être condamné à la prison à la libération, contrairement à l’indulgence dont bénéficieront certains de ses compagnons, quand bien même il plaide sa « naïveté de poète mystique et illuminé »

Incarcéré fin 1944, jugé le 10 février 1945 mais à la suite de l’appel de l’Auditeur Militaire Vinçotte finalement acquitté en mai : Hergé offre à sa femme pour la signature de l’armistice le 8 mai 1945 un dessin en son hommage où on le voit sortir de la prison de Saint Gilles ( dessin placé dans son journal avec une lettre d’Hergé).
Il s’installe en France au début des années 50.
Gaston Vandenpanhuyse, après des études d’Ingénieur Radio à Anvers est devenu capitaine de marine marchande, puis a fait différents métiers, électricien, représentant en cotillons, ingénieur du son à la radio belge. A 37 ans, il était sur le pavé et Jean qui travaillait pour le Fleuve Noir le fait entrer dans cette maison.
Jean et Gaston écrivains. Les deux amis signent d’abord à partir de 1951 dans la collection «Anticipation» des éditions Fleuve Noir une vingtaine de romans de science fiction sous le pseudonyme de Jean-Gaston Vandel : « Très au courant de ce qui se passait en Amérique et en Angleterre depuis la fin de la guerre, nous avons participé à la mise en route de la collection Anticipation en tant que lecteurs et traducteurs. Puis, à la demande de l’éditeur, nous avons écrit nous-mêmes»
Ils orientent peu à peu leur écriture vers le roman d’espionnage sous quatre autres pseudonymes – Graham Livandert, Jack Murray, Rudy Martray et Paul Kenny, dans la Collection Espionnage des éditions Fleuve Noir qui est lancée en 1950. Une productivité impressionnante va démarrer, qui culmina en 1955, année où Jean et Gaston, sous leurs différents noms de plume, virent éditer pas moins de seize romans !
Francis Coplan.
Jean Bruce, auteur de la série OSS 117 quittant le Fleuve Noir, Armand de Caro, Directeur des éditions, demande à nos auteurs de créer un nouveau héros.
La première mission de Francis Coplan, alias FX 18, agent secret français du SDCE (Service de documentation et de contre-espionnage), est publiée sous la plume de Paul Kenny le 5 février 1953 dans « Sans issue ! ».

Ce roman marque le début d’une fructueuse collaboration entre les deux hommes pendant une trentaine d’années
Près de 180 missions de Coplan paraîtront, Jean Libert continuant seul l’écriture après la mort de Gaston Vandenpanhuyse fin 1981. Serge Jacquemard reprend le flambeau de 1986 à 1996 et au total 237 aventures de Coplan verront le jour.
La série atteint son apogée dans les années 1960, avec 200 000 exemplaires vendus par titre et une Palme d’or pour le roman d’espionnage en 1960 avec « Les Silences de Coplan », au point qu’une collection dédiée à Paul Kenny est créée en 1973.
Miroir de l’histoire immédiate autant que vision subjective de l’actualité, les aventures de Francis Coplan nous conduisent sur les cinq continents, tout en prenant en compte les inflexions de la politique française à l’échelle internationale.
En 2009 Anne Libert fille de Jean légue les archives de son père à la BnF : les nombreux documents et dactylographies corrigées des Coplan permettent de comprendre les méthodes d’écriture de Paul Kenny :


Quand Jean et Gaston commencèrent l’aventure Kenny, Gaston dira : « je ne suis pas romancier, je te ferai un résumé de vingt lignes et tu feras le reste ». Mais Jean se rendit compte qu’un mois c’était vite passé et demanda à Gaston de rédiger ses scénarios.
Habitant à quelques kilomètres l’un de l’autre, Jean Libert à Montmorency et Gaston Vandenpanhuyse à Eaubonne, les deux amis tiennent une conférence de travail deux fois par mois afin d’élaborer l’intrigue, de fixer le décor et de décider des rebondissements et du dénouement de leur prochaine histoire.
Après la séance, chacun regagne son domicile et écrit de son côté un livre différent. Ainsi, tous les deux mois, avec une belle régularité, un «Kenny» peut-il sortir, écrit par roulement tantôt par Jean Libert, tantôt par Gaston Vandenpanhuyse.
Quatre années après sa naissance, le tirage dépassait déjà les cinquante mille exemplaires…
La genèse des Coplan se trouve, en outre, dans leur documentation directe: tous les ans, les deux hommes organisent un grand voyage dans un secteur «chaud» de la planète – ou qui risque de le devenir – et se répartissent les villes traversées.

Pendant leur séjour, ils repèrent l’hôtel où peuvent se croiser les agents internationaux, les boîtes de nuit à double issue, les quartiers interlopes où les agressions sont monnaie courante : « Jamais un guide ne vous dira quel café a deux entrées dans telle rue de Hongkong »
Armés d’appareils photographiques, ils fixent sur la pellicule les plaques des rues, les places, les lieux typiques. Ces albums de voyage sur lesquels ils ont accumulé photos, notes, timbres ou tickets d’autobus, leur permettent des descriptions fidèles qui servent l’effet de réel.

Au fil du temps, Kenny se constitue une palette colorée de décors dans la quelle il n’avait qu’à puiser. L’actualité fournissait à Coplan une source illimitée d’inspiration, mais bien souvent Kenny était en avance sur les événements, ce qui intriguère même les professionnels du Renseignement. Ainsi un attaché de presse convia un jour Jean et Gaston à un déjeuner avec les ex Directeurs du SDCE, de la DST et d’Interpol, pendant lequel ceux ci reconnurent la crédibilité des Aventures de Coplan, étant même persuadés que Kenny disposait d’informateurs secrets…
Coplan à Eaubonne :
Dans « Stopper Coplan » 1963, « Complot pour demain » 1967, et « Coplan vise haut, on trouve plusieurs mentions à Eaubonne, et ses alentours.








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Gaston François Julien Vandenpanhuyse a habité Eaubonne au 16 Avenue du Maréchal Dode. Il y est mort en décembre 1981 et est enterré au Nouveau cimetière ( 18ème division, 20ème tombe ).


Jean Liebert meurt le 26 décembre 1995 à Montmorency.
* Cet article est une mise a jour augmentée de l’article initial d’Hervé Oheix
Sources :
- Site Ville d’Eaubonne : https://www.eaubonne.fr/wp-content/uploads/2022/12/Parcours-historique-du-cimetiere-deaubonne.pdf
- « Chroniques de la BnF » numéro 48 de 2009 : https://multimedia-ext.bnf.fr/Chroniques/chroniques_48.pdf
- Magazine « Play Boy » numéro 11 de 1981 : « les seigneurs de la gare »
- Revue Rocambole, automne 1999. Les Héros du Fleuve Noir
- Fleuve Noir, 50 d’édition populaire Juliette Raabe 1999
- « Hergé, Lignes de vie » Philipe Goddin, Editions Moulinsart 2007
- Blog Tintin Perdu https://tintinperdu.blogspot.com/2019/12/smile-baby-life-is-fun.html
- « Stoppez Coplan » : Collection Espionnage numéro 371, Editions Fleuve Noir , 1963
- « Complot pour demain » : Collection Espionnage numéro 629, Editions Fleuve Noir , 1967
- « Coplan vise haut » : Collection Espionnage numéro 749, Editions Fleuve Noir , 1969
- Podcast France culture : L’agent FX 18 du SDECE, Francis Coplan, livre ses secrets | France Culture