Laure de Bonneuil, épouse Regnaud de Saint-Jean d’Angély

et son salon politique et littéraire ….Aux XVIIIème et XIXème siècles, les épouses des dignitaires de l’État ont du mal à mener une vie sociale autonome par rapport à leur « éminent » conjoint. Les historiens de l’époque, quand ils consentent à leur consacrer une notice spécifique, les présentent souvent comme « dévouées », précieuses « auxiliaires » de la carrière de leur mari, vouées à l’éducation de leurs enfants ou à des œuvres « charitables », etc.

On ne peut pas, par bonheur, réduire à ce portrait-robot une grande dame qui, tout en tenant à Paris un salon littéraire renommé, a séjourné six ans à Eaubonne, à la belle saison, dans la villa naguère habitée par le poète Saint-Lambert et que l’on appelle aujourd’hui « le château Philipson », entre 1800 et 1806.

Une naissance mystérieuse

Éléonore Françoise Augustine, dite « Laure » Guesnon de Bonneuil, née en 1776 et morte le 8 février 1857, est la troisième fille de Nicolas-Cyrille Guesnon de Bonneuil et de Michelle Sentuary.

Sa naissance est une énigme. On n’en connaît ni la date exacte, ni le lieu. On a donc supposé, peut être à tort, qu’un des galants de sa mère était son père biologique. Toujours est-il que M. de Bonneuil en a assumé la paternité officielle. Comme sa sœur Evelina et son frère Amédée, Laure pourrait donc être « l’enfant d’un autre ».

Une mère galante et espionne de grande classe

Il nous faut donc remonter à la mère de Laure, Michelle (de) Sentuary (1748-1829), devenue par son mariage Mme de Bonneuil, et qui a menée une vie galante, mise au service d’une activité mouvementée d’espionnage international. Modèle de Roslin et de Mme Vigée-Lebrun, et l’une des « berceuses » du banquier Nicolas Beaujon (1718-1786), elle a été l’égérie du poète André Chénier (1762-1794).

Arrêtée pour activisme royaliste sous la Terreur, elle échappe à la guillotine, contrairement à sa sœur et son beau-frère d’Eprémesnil. Ruinée à sa sortie de prison, elle s’improvise agent de liaison et de renseignement pour le compte de Cazalès, agent du comte de Provence en Espagne et en Angleterre, puis de Talleyrand, ministre de Napoléon, qui sont ses amis. Elle procurera à son gendre, Regnaud, des ouvertures dans les milieux de la haute émigration royaliste.

Sa vie, impossible à résumer, est loin d’être un long fleuve tranquille (lire sa biographie assez détaillée sur le site Wikipedia). Un de ses biographes, Olivier Blanc, insiste sur son physique exceptionnel, qu’il décrit de cette façon :

« Mme de Bonneuil est connue pour avoir été d’une très grande beauté, une beauté « phénoménale », sur laquelle le temps semblait ne pas avoir prise. Melle Avrillon, la duchesse d’Abrantès, les portraitistes Elisabeth Vigée le brun et Danloux, parmi d’autres, ont été frappés par cette exception de la nature.

« À près de cinquante ans, disait Danloux, à Londres où il la vit passer en 1797, elle n’en paraissait pas trente ». Charles Briffaut, le comte d’Espinchal et le peintre et diplomate américain John Trumbull parlent eux aussi d’elle dans les mêmes termes ».

Laure Guesnon de Bonneuil
Peinture de François Gérard, 1799.

Une jeune femme de grande beauté au destin brillant

La jeune Laure est envoyée avec ses sœurs ainées chez les Dames augustines de Versailles où elle reçoit une éducation distinguée et elle y rencontre Alexandrine de Bleschamp (1778-1855), future épouse de Lucien Bonaparte. Pendant la Terreur, elle s’occupe de son père, alors en danger, qui se retire chez sa nièce, Mme Hutot de Latour à Saint-Leu la Forêt (château de la Chaumette).

Michel Regnaud de Saint-Jean d’Angély par Gérard (1808)

Par son mariage avec Regnaud de Saint-Jean d’Angély en 1795, mais surtout par son intelligence et sa grande beauté, elle connaît un destin brillant. Benjamin Constant, qui la rencontre plusieurs fois au cours de soirées et de diners, écrit à son sujet : « Mme Regnaud a tout à fait de l’esprit, de la finesse et de la douceur » (Journal à la date du 15 avril 1805, publié dans « Journaux intimes », Gallimard, 1952, p. 234).

Une « salonnière » renommée

Son minuscule salon de la rue du Mont Blanc à Paris, ouvert sous le Directoire, est remarquable par la diversité d’opinions qui s’y concentrent à l’époque du 18 brumaire, et à la place qu’on y donne aux beaux-arts. Elle conserve le même succès dans le grand salon de la rue de Provence où le couple, anobli par Napoléon en 1808, organise des réceptions magnifiques pour les dignitaires de la cour impériale. Son biographe Olivier Blanc évoque des réceptions de ce genre également à son château d’Eaubonne. Il y a là de nombreuses pistes à explorer…

La comtesse Regnaud est l’amie et la protectrice de grands artistes comme Gérard et Isabey et en 1813, elle soutient les débuts de Théodore Géricault à la Nouvelle Athènes (1).

Sa fidélité à l’Empereur

À la mort de Regnaud en 1819, la comtesse Laure se retire dans sa propriété du Val. Mais, ne pouvant faire face aux frais d’entretien, elle est obligée de vendre des terrains, jusqu’à l’abandon total en 1828.

Tenue en méfiance par Napoléon, qui admettra par la suite l’avoir mal jugée, en proie à la malveillance et aux jalousies, elle reste profondément attachée au bonapartisme, fonde un club politique et publie plusieurs œuvres à la gloire de Napoléon et de l’Empire : « Napoléon, en 1851, l’Empire, en 1852, La France est constante », qui sera publiée en 1858 après sa mort le 8 février 1857. Elle est enterrée au Père-Lachaise, aux côtés de son mari.

(1) La Nouvelle Athènes est un lotissement créé par le receveur général des finances Augustin Lapeyrière et l’architecte Auguste Constantin à partir de 1819-1820 sur les pentes du quartier Saint-Georges, dans le 9e arrondissement de Paris.

C’est dans cet ensemble homogène d’immeubles délimité par les rues Saint-Lazare, Blanche, La Bruyère et Notre-Dame-de-Lorette qu’ont choisi de vivre un grand nombre d’écrivains, d’acteurs, de musiciens et de peintres qui formèrent l’élite du mouvement romantique parisien.