Joseph-Florent de Mézières (1719-1793) fait partie de ces flamboyants « seigneurs » mythiques qui ont illustré la Vallée de Montmorency durant l’Ancien Régime (avec Puget de Montauron, Charles Lebrun, le Comte d’Albon…). Il fait construire à Eaubonne, dans les années 1770, un imposant ensemble immobilier, que les historiens contemporains qualifient de « rêve versaillais » et qui laisse des traces marquantes dans l’architecture du centre-ville d’aujourd’hui.
Dévoré d’ambition, alors qu’il est commissaire des guerres, charge qu’il a achetée en 1752, il va se tailler en trente ans une sorte de « principauté », qui couvrira la presque totalité du village d’Eaubonne, ce qui l’amènera à s’opposer plusieurs fois à son suzerain, le prince de Condé, qui se veut le seul seigneur des « paroisses » de son duché de Montmorency.
Lorsqu’il acquiert la seigneurie d’Eaubonne, le 13 janvier 1762, Joseph-Florent a déjà hérité, en 1745, à peine âgé de 26 ans, du fief de Bussy à Eaubonne, acquis par son grand-père, François Le Normand en 1681. Il est très riche et vit somptueusement à Paris, où il se lance dans de grandes opérations immobilières (construction notamment de l’hôtel dit de Montmorency). Il possède désormais la majorité des fiefs d’Eaubonne : la Cour-Charles, Fromont, Bussy et une partie de l’Olive.
Grand bâtisseur, le nouveau seigneur d’Eaubonne va profondément transformer la physionomie du vieux village. Les vieilles maisons rurales sont rasées. Les chemins sont rectifiés et pavés, tout en laissant aux villageois le soin de les entretenir. Il fait édifier dans le fief de Bussy (entre la rue des Jardins et la rue du Dr. Peyrot), en 1766-1767, le Château d’Eaubonne, que les habitants désignaient sous le nom de Château Neuf, par un architecte encore peu connu, Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), qui vient juste de recevoir la commande de l’hôtel d’Hallwyl à Paris.
Ce dernier construit également un ensemble urbain de cinq maisons, de part et d’autre de la rue de Limoge(s) (actuelle avenue de l’Europe, en cours de rénovation), pour les collaborateurs de son commanditaire (intendant, jardinier, domestiques), ainsi que deux pavillons de garde entourant la grille d’entrée du domaine. Il reviendra à Eaubonne en 1776, un peu plus connu, pour édifier le Petit-Château (actuelle rue George V), une « folie » semblable au pavillon de Louveciennes construit également par Ledoux, dont la mode a été lancée par les favorites de Louis XV.
Malgré ses démêlés avec le prince de Condé, qui ne lui accorde que le titre de « seigneur direct et foncier », Joseph-Florent Lenormand de Mézières continuera à se proclamer « Seigneur d’Eaubonne ». Il s’offrira même le luxe, entre 1774 et 1787, de rayer de la carte l’un des plus prestigieux fiefs d’Eaubonne, le fief de Meaux, propriété de Claude Goupy, ramené au rang de fief Spifame. Il est enfin seul !
Ironie du sort : deux ans plus tard, son empire est balayé par la Révolution Française. Peu avant sa mort, le 4 mai 1793, il fera édifier dans le parc de la Cour Charles, toujours sur les plans de l’architecte Ledoux, un dernier château, que l’on connait aujourd’hui sous le nom d’Hôtel de Mézières. Le Château Neuf, copié sur le modèle du Petit Trianon de Versailles et fortement dégradé par manque d’entretien, sera détruit vers 1800.