La tour néogothique de l’avenue Madame d’Houdetot

Eaubonne, ville de brique : La tour néogothique de l’avenue Madame d’Houdetot

Un des édifices les plus représentatifs de l’utilisation de la brique à titre de parement est cette « tour », que l’on peut admirer au n° 20 de l’avenue de Mme d’Houdetot (voie qui n’existait pas à l’époque). Elle a soulevé bien des interrogations parmi la population d’Eaubonne depuis sa construction. Haute de 9 m, et très légèrement conique, elle mesure environ 3,5 m de diamètre extérieur au sommet. On ne peut manquer de la remarquer, trônant majestueusement au-dessus des pavillons du quartier Jean Macé. Depuis le sommet, un panorama ininterrompu permet de voir Paris (Sacré-Cœur) au sud-est, la colline de Sannois et son moulin au sud, la colline et la forêt de Cormeilles au sud-ouest, la ville de Montmorency à l’est, la Vallée de Montmorency à l’ouest, et la forêt au nord.


Elle est construite en moellons de pierre calcaire d’une épaisseur de 40 cm, lui assurant une bonne assise. Elle pourrait se passer de toute décoration, et pourtant, elle est revêtue d’un très beau parement, maçonné par rangées alternées de quatre et de cinq briques flammées, en deux tons. Un parapet en pierres de taille formant crénelage complète le toit. Un chemin de ronde, assis sur le mur porteur, permet d’en faire le tour, sauf à l’endroit de la trappe d’escalier. Cet assemblage la fait ressembler à une tour de château fort, au point que quelques légendes l’ont qualifiée de « Tour du guet » (1), ou de « tour médiévale » accolée à l’ancien château seigneurial de la Cour-Charles. Une carte postale du début du XXe siècle lui donne même péremptoirement la date de 1421 ! Pourquoi toute cette ornementation ?

En fait, il s’agit d’un édifice construit en 1858, de style néogothique appelé également « Troubadour », dont on peut voir un autre représentant dans la commune, le Château des cèdres (ou Château Lombard, avenue de Paris). Il s’agit d’un mouvement artistique tendant à reconstituer, par différents arts, une atmosphère idéalisée du Moyen-Âge et de la Renaissance. Il peut apparaître comme une réaction au mouvement néoclassique qui se termine avec le Consulat. Il est mis à la mode au XlXème siècle par Alexandre Dumas, qui se ruine pour élever un château où se mêlent tous les styles, du néogothique au baroque. Cette mode est typique d’une époque où, suivant l’exemple des « fabriques » de jardin de la fin du XVIIIème siècle, quelques maisons sont bâties en dur comme un décor de théâtre romantique.

Cet édifice faisait originairement partie du domaine du Petit-Château, vaste propriété triangulaire d’environ 10 hectares, appelée dans les années 1830 « Parc Merlin » et comprise entre le chemin d’Ermont (actuelle rue George V) et le chemin de grande communication n°38 (actuelle rue du général Leclerc). Denis Tarbé des Sablons (1800-1861), ancien officier de cavalerie reconverti dans l’industrie, devient propriétaire de ce domaine en 1854, suite à un héritage reçu par son épouse Louise Pauline Andryane de la Chapelle (1810-1887), fille d’Aimée Merlin de Douai, sœur du général comte Eugène Merlin de Douai, décédé le 31 août de cette année-là à Eaubonne. Il continue à aménager la propriété, considérablement agrandie au cours des ans par la famille Merlin.

À quoi la tour servait-elle ?

Il s’agissait, en fait, d’une citerne servant à alimenter en eau potable le Petit-Château, à 245 mètres de distance, dans l’endroit le plus élevé du parc. Cette tour n’est pas pour autant un « château d’eau ». L’eau était puisée dans la nappe phréatique par un système de pompe à refoulement, probablement actionnée par un mécanisme éolien monté sur le toit, comme dans le cas de l’éolienne de Nogent-le-Roi, merveilleusement conservée (cf. photo ci-dessous). L’eau stationnait ensuite dans la citerne, qui servait de cuve tampon entre le puits et le château, contrairement à un château d’eau. La raison d’être de la tour proprement dite n’était donc pas de mener l’eau en hauteur, mais de loger le dispositif d’éolienne.

En quoi consiste ce mécanisme ? D’abord, un puits foré à plus de 15 m de profondeur pour atteindre la nappe phréatique. À la verticale du puits, et couvrant celui-ci, se trouve une citerne maçonnée d’une contenance de 11 000 litres. Celle-ci n’est pas enterrée, mais posée sur le sol naturel qui, à cet endroit, s’élève à 59,5 mètres au-dessus de niveau de la mer. Tout autour, un remblai de 10 m de diamètre et haut d’un mètre quatre-vingt en son milieu, cache la citerne et sa glacière, et fait apparaître la tour comme si elle était bâtie sur un monticule.

À noter : une tour de ce genre existe aussi à Deuil-la-Barre, à la limite de Montmorency (photos ci-dessous)

(1) Cf. « Nos souvenirs d’enfance à Eaubonne, 1900-1925 », Au service des personnes âgées/mairie.

NB. Cet article est en grande partie inspiré des pages 42 à 46 du livre de Paul Morse, « Le Petit-Château de l’architecte Ledoux à Eaubonne et son parc » (Editions du Cercle Historique d’Eaubonne, 160 pages couleurs, 2016), qui ont également bénéficié de l’expertise de Jacques Rioland (à la suite des visites de l’édifice que ces deux historiens ont menées en 2013).